Sanditon, la plus mauvaise adaptation ?

En 2019 ITV décide d’adapter le roman inachevé de Jane Austen: Sanditon. Branle bas de combat chez les adeptes de period dramas et les fans de l’autrice. Depuis des décennies, les principaux romans de l’écrivaine anglaise sont mises en scène sous toutes les formes : films, séries, pièce de théâtre, j’en passe et des meilleurs. Cependant certains romans, notamment ceux inachevés ou trop courts n’ont jamais eu cet honneur. Et voilà qu’en 2016 un film reprenant le roman épistolaire Lady Susan qui arrive sous le nom de Love and Friendship, et en 2019 une série sur Sandition.
De plus, pour cette dernière, c’est Andrew Davies qui est aux commandes. Lui a qui nous devions la série culte d’Orgueil et préjugés de 1995 et qui est responsable d’une flopée d’autres adaptations de Jane Austen (Northanger Abbey, Raison et sentiments) et d’œuvres littéraires : La petite Dorrit, Guerre et paix, Avec vue sur l’Arno, Les misérables...Une série sur une oeuvre injustement boudée avec un spécialiste du genre dont le travail d’adaptation n’est plus à prouver, tout ne pouvait aller que pour le mieux, n’est-ce pas ?
Et bien oui….et non. Après avoir écumé, le web, il faut bien constater que Sanditon ne fait pas l’unanimité mais bénéficie tout de même d’une certaine aura.

Mais venons-en à l’essentiel, Sanditon la série est-elle une bonne adaptation du roman d’origine ? Non. Clairement non.
Mais comment puis-je juger ces qualités intrinsèques alors que je n’ai même pas lu le roman ? Je n’ai effectivement pas lu le roman car comme je l’expliquais, il y a fort longtemps, je prend mon temps. Toutefois, j’ai lu Jane Austen, j’ai étudié son style, je connais ses personnages et ses dérivés, je connais maintenant assez bien les period dramas anglais et ce qui touche de près ou de loin à la régence, je peux donc dire ce qui a mon sens fonctionne et ne fonctionne pas.
Cependant dire que c’est une mauvaise adaptation ne veut pas dire que c’est une mauvaise série, loin de là. Sanditon est une série correcte. Elle n’est pas parfaite, possède de nombreux défauts qui sont contrebalancés par une aura de sympathie et de bons acteurs. Cette aura elle l’a doit sans doute à sa diffusion le dimanche soir et au fait d’être devenue un plaisir coupable partagé par de nombreux internautes sur les réseaux sociaux. Toutefois, malgré l’engouement qu’elle a l’air de suscité, la série ne sera pas renouveler pour une seconde saison alors que ses auteurs en avaient prévu plusieurs. Prévoir plusieurs saisons pour une oeuvre qui, rappelons-le, ne fait que 11 chapitres et n’a jamais été terminée (même si plusieurs fois complétée par d’autres) est audacieux. Pour ma part, cela montre clairement une volonté de s’éloigné du matériau d’origine. Nous allons donc plus vers l’adaptation libre, voir d’inspiration régence que d’une véritable adaptation littérale.
Quoiqu’il en soit, Sanditon n’a pas su fédéré autant que ITV l’aurait souhaité, de ce fait elle n’a pas été reconduite et a laissé beaucoup de spectateurs sur le carreau. La fin n’étant pas vraiment une fin mais un cliffhanger, elle a brisé le coeur de nombreuses personnes. Cependant, les réalisateurs ne désespèrent pas de donner une suite à leur histoire et ce tourne désormais vers PBS (le réseau américain) comme potentiel nouveau partenaire. De leur côté les fans ont lancé une pétition et une vague de protestation sur les RS pour avoir le retour de leur série, au moins pour qu’elle ne finisse pas, comme le roman de Jane Austen, inachevée.

En 11 chapitres, Austen n’avait fait que poser les bases de son intrigue. Plusieurs personnages n’arrivaient malheureusement qu’à la fin et n’avait que quelques lignes pour brosser leurs caractères. De ce fait, cela laisse tout loisir à l’interprétation que cela soit des personnages, du décor ou de ce que Austen avait en tête.

De quoi parle Sanditon ?

Pour faire court, Sanditon est le nom d’une ville en bord de mer dans laquelle se rend la jeune Charlotte Heywood. Cette dernière après avoir porté secours à un couple (les Parker) après leur accident de voiture, se voit inviter par ses débiteurs à passer l’été dans la station balnéaire que Mr Parker essaie de faire prospérer. Là bas, Charlotte fera la rencontre de nouvelles personnes : la riche veuve Lady Denham, principal investisseur du projet de Tom Parker, les neveux de celles-ci Sir Edward Denham et sa soeur Esther, son autre nièce Clara Brereton, la jeune héritière Miss Lambe, le jeune Stringer travaillant comme ouvrier sur le chantier de Tom et enfin la famille de Tom Parker, notamment le frère de celui-ci, le jeune et ténébreux Sydney Parker.

Regency romance vs réalité

Nous pouvons pardonner à la série son aspect carton pâte. Les premières vues de la ville font très bon marché, de même que certains costumes et décors. Les décors d’intérieurs sont toujours les mêmes, à croire que les grands châteaux n’ont qu’une seule pièce. Et même ces intérieurs font vides et clinquant. Cependant, la série arrive à nous gratifier de beaux paysages et de belles scènes extérieures. Oui nous sommes bien sur les bordures de falaises, ballottés par le vent et les embruns.


Toutefois, il a des éléments dans la série qui sont plus présent et plus discutables, notamment le traitement de l’aspect romantique. Il s’agit sans doute d’un des reproches que j’ai le plus vu parmi les critiques françaises. Sanditon ne serait pas inspiré de Jane Austen mais bien plus des regency romance. Vous voyez le héro ténébreux avec un passé douloureux, sans doute causé par une femme, qui s’adonne à la boisson et au plaisir du jeu ? Vous voyez la jeune ingénue débarquée de sa campagne avec une certaine vision de la vie et de l’amour ? Vous voyez toute cette tension amoureuse et sexuelle qui n’ira jamais plus loin qu’un baiser et dont on ne saura rien une fois la porte close ? Vous avez là les ingrédients principaux d’une romance régence. Pourquoi régence ? Parce que cela se déroule durant cette période, par contre cela a été écrit par des autrices plus contemporaines pour un public principalement féminin. Celles et ceux qui ont déjà lu du Georgette Heyer ou sa copie Barbara Cartland doivent voir de quoi je parle.
C’est en partie pour cela que certains ont criés au scandale : le non respect de tout un tas de règles de bienséances et d’étiquettes qui ne sont pas respectées. Sydney Parker se balade toujours avec une barbe de 3 jours, Charlotte est toujours échevelée en balade et sans chaperon, les personnages se connaissent à peine mais parlent plus ou moins ouvertement de sexe ou de leurs problèmes amoureux.

Cette couverture manque d’épaule dénudée et de torse musclé.


J’ai même eu l’impression de voir une Mary Sue avec Charlotte. Charlotte sait chasser, ramer, jouer au cricket, n’a pas peur de déchirer sa robe et de jouer les infirmières, est une parfaite secrétaire, s’y connait en architecture, peut aller à Londres toute seule et n’est pas plus choquer que cela de rentrer dans une maison close. Oui Charlotte sait quasiment tout faire. Cependant, cela est contrebalancé par quelques défauts, que je qualifierais d’artificiels par leurs côtés forcés.
Rappelons que Charlotte a toujours vécu à la campagne avec sa famille (pour se qu’on en sait) et qu’elle découvre la mer et sa faune. Notre héroïne pose donc des yeux nouveaux sur tout un tas de choses, un regard émerveillé, bienveillant, parfois naïf. Toutefois, l’histoire et le contexte nous montre que Charlotte et une jeune femme indépendante, équilibrée et tout à fait capable de penser et de faire les choses par elle même. Pourtant à plusieurs reprises elle sera accusée de jugement hâtif, de préjugés, de naïveté. Il suffit de prendre la scène du bal à la fin du premier épisode. Charlotte s’accorde une pause et regarde l’ensemble du bal du haut d’un balcon à côté de Sydney Parker, s’engage alors une discussion entre eux. Celle-ci admet aimer observer les gens et dessiner leur caractère à partir de ce qu’elle voit (des interactions qu’elle a eu avec ces personnes ainsi que de ce qu’on lui a dit). Sydney lui demande alors son avis sur sa famille, notre héroïne lui donne avec un certain enthousiasme, sans arrière pensée, sans médisance. Elle donne une définition qui sonne à mes oreilles plutôt juste, pour se faire rabrouer de manière la plus désagréable qui soit et de façon qui est, selon moi, totalement gratuite. Si Sydney ne voulait pas de son avis pourquoi l’avoir sollicité ? Et c’est quelque chose que nous retrouvons par la suite à plusieurs reprises. Charlotte devra plusieurs fois s’excuser de ses préjugés, notamment à l’égard de Sydney qui se montre dans la première moitié de la série assez odieux avec elle. Cela m’a donné une impression d’artificialité dans leur relation dans le sens où les deux doivent forcément se détester avant de tomber dans les bras l’un de l’autre. Chacun accuse l’autre de quelque chose : Sydney accuse Charlotte d’être une pauvre fille de la campagne qui ne connait rien du monde et elle l’accuse en retour d’être une personne sans coeur, raciste, en plus d’être esclavagiste. Du côté de Sydney, je trouve que ses accusations sont de mauvaise foi car il a pu voir à plusieurs reprises que Charlotte était plus que cela. Dans le cas de cette dernière, compte tenu du contexte de l’époque, de ce que lui disent ses amis et du comportement de Sydney, elle est en droit de croire à ce qu’elle dit. Personnellement, j’aurais tendance à me ranger de son côté que du sien à lui. Sydney va donc devenir un personnage que le spectateur, et surtout la spectatrice, va adorer détester tout en nous le rendant sexy. Car s’il fait mal, c’est parce qu’il a de bonnes raisons.

Que serait une adaptation de Austen sans ses scènes de bal ?


Ces interactions démontrent une mécanique qui est loin de la critique minutieuse et des petites piques ironiques de Austen. Les sentiments sont plus exacerbés, on parle avec moins de retenue, les grosses ficelles sont montrées. Non nous sommes effectivement loin de Austen, mais plus près de tempéraments mille fois esquissés mais dont la recette fonctionne toujours. Il a été remarqué à plusieurs reprises que leur relation faisait écho à celle de Darcy et d’Elizabeth. Encore une fois, je dirais que dans cette optique de « on se déteste d’abord avant de s’apprécier ». La relation dans P&P reste surtout verbal, Darcy ne crache pas sa rage à la face d’Elizabeth à la moindre occasion et même lorsqu’ils se disputent cela reste polie et contenue. Non, chez Sydney, c’est de la rage bouillonnante prête à exploser au moindre instant. Charlotte le fait sortir de ses gongs, au point qu’on a l’impression qu’il est à la limite d’en venir aux mains. Dans la réalité, personne ne dirait que c’est une relation saine. Oui Sydney est très dévoué à ses amis et sa famille, oui il deviendra un homme meilleur, plus calme, en se confrontant à Charlotte. Cependant, il n’en demeure pas moins que nous pouvons nous demander si la méthode est bonne. Ce n’est pas parce que la série nous le montre en tenue d’Adam qu’il est soudainement plus sympathique. Peut-on encore écrire un personnage comme cela en 2019 ? Sydney fonctionnerait sur moi si j’étais encore ado mais ce n’est plus le cas.

Sanditon est donc un lieu, où sous se calme apparent, règne complot, manipulation, enlèvement, amour contrarié…dans lequel des personnages de Austen semblent s’être perdus notamment le couple d’hypocondriaques formé par le frère et la soeur Parker.

Sea, sex and sun

Apparemment, les coins d’eau en Angleterre, comme Bath ou Brighton, sont des lieux où relâcher la tension, faire de nouvelles rencontres (pas forcément bonnes), se trouver un époux ou une épouse et où la mixité sociale serait plus forte. En somme, là bas, tout peut arriver. C’est amusant de penser que c’est encore le cas aujourd’hui d’une certaine façon (surtout Brighton, Bath est plus familiale). Sanditon est donc une ville en pleine expansion, où du moins elle essaie, autour de laquelle gravite plusieurs personnages et intrigues. Ce qui fait que Andrew Davies nous a rajouté plusieurs scènes à caractère sexuel. Scandale chez les fans purs et durs de Jane Austen pour qui ont dénature l’oeuvre d’une grande autrice. Entre ceux qui ont lâchés au bout de quelque épisodes, trop dégoûtés pour continuer, et ceux qui ont eu l’impression d’avoir perdu 8h de leur vie qui ne reviendront jamais. Il y a évidemment d’autres éléments qui ont joué sur ce désamour qui ne sont pas liés aux scènes sexuelles mais j’y reviendrais.

Non, rien de rien…les fesses de Sydney ne me font rien.


Entre une masturbation en pleine forêt (j’avoue que la première fois le « handjob » m’avait échappé), un couple qui s’adonnent au plaisir de la chair à même le sol marbré, le héros ténébreux de la série qui surgit de l’eau en tenu d’Adam, les relations sulfureuses entre des frères et sœurs (non liés par le sang)…Pour certains c’étaient « too much », en inadéquation avec l’esprit de Austen, ou encore vulgaire…pour d’autres c’était un souffle bienvenue. Cette présence de sexe tant décriée est du à plusieurs choses. Déjà Davies serait connu pour rendre plus sexy certaines adaptations littéraires. On se souviendra longtemps de la chemise mouillée de Mr. Darcy qui a tant fait chavirer les coeurs au point d’être devenue culte et d’être repris dans Bridget Jones et Lost in Austen. Par la suite, Davies a rajouté une relation incestueuse dans son adaptation de Guerre et Paix, non présente dans le roman. Le hic c’est que ça sent le recyclage dans Sanditon : un beau brun ténébreux qui sort de l’eau ? Check. Un relation scandaleuse entre membre d’une même famille ? Check. Sauf que dans le cas de la fameuse chemise mouillée de 95, si on met de côté l’aspect fan service de la chose, cela permettait également d’avoir un des rares moments où l’on pouvait rentrer dans l’intimité de Darcy. Nous le retrouvons sans sa carapace, mis à nu pour ainsi dire, et en proie à ses désirs, tentant d’oublier Elizabeth. Ici Sydney Parker est nu parce que…euh..il voulait prendre l’air. Mais là où nous avions un Darcy déconfit et mal à l’aise quand il tombe nez à nez avec justement la personne qu’il voulait éviter, Parker affiche pleinement sa nudité sans gêne et semble même s’en amuser. J’imagine que c’est pour marquer le côté mauvais garçon.
Davies aurait souhaiter montrer que derrière cette façade guindée se cache la luxure et le vice. Certes, personne n’est dupe que cela existait, cependant c’est tellement mal amené, tellement peu subtil. Actuellement il semblerait qu’il y ait un vent de changement dans les period dramas : l’ajout de personnages plus diversifiés et surtout le fait que cela commence à se décoincer. Des critiques ont pointé les nouvelles approches de ce qui touche à la chair dans un monde post #metoo. Tout n’y es pas forcément érotique et glamour. Et des séries arrivent à parler intelligemment de la chose.
Parler de sexe et de sexualité n’a jamais été un soucis pour moi, mais tout dépend de comment on le fait. Je pense que beaucoup de personnes en ont assez de voir des femmes nues pour le plaisir de mettre des femmes nues sans que cela n’apportent rien à l’intrigue, à l’univers, aux personnages. Toutefois, j’ai appris avec le temps qu’il n’y a rien de plus sexy qu’une cravate savamment décravatée et qu’une simple caresse du bout des doigts pouvait exprimer bien plus que des gens s’envoyant en l’air en gros plan. C’est un fait connu que suggérer plutôt que montrer s’avère souvent plus efficace à faire travailler l’imagination du spectateur.

Une bonne louche de modernité

On ne demande jamais vraiment à une adaptation d’être 100% littérale. Soyons honnête cela serait très ennuyeux. Il est plus intéressant d’apporter un autre éclairage sur le texte ou encore sur la période. C’est ce que fait Sanditon au départ avant de laisser quelque peut l’aspect social.
En effet, Miss Lambe était le premier personnage métissé apparu dans une oeuvre de Austen, malheureusement nous ne serons jamais ce que l’autrice avait prévu de faire de ce personnage. Cependant, avec Mansfield Park, cela a permis d’extrapoler sur la position de Austen concernant l’esclavage. De ce fait, la série prend le partie de rendre Miss Lambe noire, fille qu’un gentleman ami de Sydney a eu avec une esclave. Le soupirant de Miss Lambe est lui-même un esclave affranchi tentant de faire fortune et militant pour la libération de ses frères africains. Car, comme il nous le sera expliquer dans la série, ce n’est pas parce que la traite des noirs est désormais interdite que l’esclavage et le racisme ont disparu. Charlotte apprendra donc d’où vient, en partie, la fortune de tous ces riches messieurs et sur quelles vies sacrifiées reposent le sucre qu’elle met dans son thé et le coton qui sert à fabriquer ses robes.

Miss Lambe, véritable touche de modernité ?


En plus de poser les bases d’un contexte historique et social spécifique, Sanditon s’aventure sur les activités de plein air de l’époque. Outre les éternelles balades de bord de mer, nous voyons des piques-niques, des concours de châteaux de sable, des courses de bateaux, des matchs de cricket et des baignades. La série essaie donc d’apporter un fond « réaliste », de donner une consistance à son univers, là où Austen restait souvent vague.
Il en va de même en ce qui concerne la ville et son expansion qui est, en quelque sorte, le fil conducteur de la série. Sanditon doit devenir une ville balnéaire à la mode. Comment faire pour attirer les gens ? Il faut faire venir des touristes fortunés, construire des résidences, organiser des fêtes, des activités, il faut faire en sorte que jamais les gens ne s’ennuient. Sydney Parker le londonien, avec ses contacts et donc celui chargé de ramener tout ce beau monde, même si au final il ramène toujours les deux mêmes clampins. On nous montre, de manière que je qualifierais d’un peu simpliste parfois, tout ce qui peut être mis en oeuvre en terme de communication à l’époque.
Sanditon met aussi en scène les changements sociaux qui s’opèrent dans l’Angleterre du XIXe. Nous voyons des ouvriers dont certains essaient de s’extraire de leur condition par la force de leur poignée et leur talent. Des travailleurs prêt à se mettre en grève pour de meilleur condition de travail, fatigués de promesses de gentlemen qui ne valent plus rien à leurs yeux. Des gentlemen d’ailleurs montrés la plupart du temps comme oisifs. Sanditon c’est la mention de cette Angleterre industrielle montante que nous retrouverons dans des oeuvres comme Nord et Sud. C’est aussi l’occasion de voir apparaître de nouvelles inventions (même furtivement) comme la douche et les avancées de la médecine.

Néanmoins, richesse et classe sociale restent encore très présente et se jouent sur des éléments qui peuvent nous paraître insolite aujourd’hui. En effet, un épisode se pose sur une réception en l’honneur de Miss Lambe et sur l’achat d’un ananas. Cela peut sembler ridicule de mettre en avant ce fruit, certes maturé en serres, mais livré dans un coffret comme s’il s’agissait de diamants. Il trône fièrement au milieu de la table et sa découpe sera le clou final du dîner.

L’ananas de la discorde.

J’ai évoqué la présence de débauche et de sexe qui avait tellement rebuté nombre de spectateurs. Si effectivement la subtilité n’est pas de mise, elle a toutefois le mérite de montrer de manière très frontale l’amour comme « capital ». Généralement les gens confondent les oeuvres de Austen avec de la romance et mettent de côté tout ce microcosme passé au crible de la critique ironique. Cet aspect bluette, nous le devons beaucoup aux adaptations qui nous montrent des baisers, des mariages, des tensions sexuelles et romantiques aux travers d’échanges et de danses. Sanditon n’échappe évidemment pas à la règle mais met également sur le tapis la position des femmes dans la société. Que cela soit Charlotte, Georgiana Lambe, Esther Denham, ou encore Clara Brereton, toute montre un aspect de ce qui attend les femmes sous la régence.
Charlotte n’est pas riche, elle n’est pas à Sanditon en quête d’un mari, même si c’est ce que certaines femmes espèrent pour elle. Non Charlotte, si elle trouve quelqu’un se sera pour aimer dans un respect et une compréhension mutuelle.
Georgiana Lambe est l’héritière d’une grande fortune, ce qui fait d’elle une proie pour les chasseurs de dotes et autres prédateurs en tout genre. De ce fait, ses relations sont étroitement surveillées par son tuteur. Elle doit se marier avec quelqu’un qui égale son rang. Elle est par conséquent, comme le montrera son kidnapping, une femme qui se troque et se monnaye. L’important n’est pas qui elle est, mais ce qu’elle représente puisque sa fortuite passera directement sous la coup de son mari.
Esther Denham fait partie de la caste des gens de la haute désargentés qui n’ont rien d’autres que leur prestige à troquer. Cela est représenté par son château qui part à vau-l’eau. Elle, tout comme son frère, sont priés de se marier pour renflouer les caisses. Esther est donc une personne présentée comme froide et calculatrice, uniquement motivée par l’appât de l’argent. Bien qu’elle ne soit pas pressée de se marier, elle n’est pas aveugle aux effets qu’elle fait sur les hommes (un en particulier).
Clara Brereton est la parente pauvre et sans rang, obliger de jouer les dames de compagnie en espérant gagner les faveurs d’une vieille tante. Elle aussi est priée de se marier (mais moins prestement). Son comportement est moins motivé par l’argent que par un besoin de survie, quel qu’en soit les moyens.
Les deux premières cherchent l’amour mais pour l’une c’est sa pauvreté qui fait obstacle, pour l’autre c’est son argent. Les secondes cherchent l’argent mais pour l’une c’est l’amour qui fera obstacle, pour l’autre le sexe.
On regrettera cependant, qu’il y ait si peu d’amitié féminine saine au sein de la série. Certaines auraient pu être développées comme Charlotte/Esther/Clara, quand d’autres sont à peine esquissées (Charlotte/Mary), voir sorte de nulle part compte tenu du contexte (Charlotte/Lady Susan). Il n’y a qu’à voir les femmes entre elles. Lady Denham, aussi franche qu’elle soit, est un tyran.

Jane Austen montrait dans nombre de ses œuvres que le mariage et « l’amour » étaient mu par des échanges financiers. A moins d’être riche et bien lotie, le mariage était votre seul salut. Et même si vous étiez riche, un mariage ferait directement passer votre argent sous la responsabilité de votre mari. Chez Austen point de passion dévorante, de sentiments à fleur de peau, nous ne sommes pas chez les Brontë. Les héroïnes austenienne recherchent des partenaires, des personnes qui les respectent et qu’elles respecteront.
Le personnage de Clara est le plus ambiguë de part son traitement. Dans le roman c’est une belle et douce jeune femme. Dans la série, ces traits ne sont qu’apparent puisqu’il nous est rapidement révélé qu’elle est loin d’être une jeune oie blanche. Avec elle, la série évoque le traitement des femmes avec un regard post #metoo. Clara a été victime d’abus sexuelle et même d’inceste. Cependant, elle est loin d’être une victime larmoyante, repliée sur elle même à cause du traumatisme. Cette expérience l’a transformé en une personne différente. Clara n’aime pas les hommes, elle ne sait que trop bien ce dont ils sont capables. Elle a également bien vite compris qu’elle pouvait se servir de son corps et du sexe comme d’une arme pour obtenir ce qu’elle souhaite. Là où Esther malgré sa méchanceté, reste digne, Clara, elle, n’hésite pas à se salir les mains. Elle est déjà souillée alors quitte à l’être un peu plus. Comme dira la personnage à plusieurs reprises dans la série « Je n’ai rien à perdre ». Esther reste par son traitement une méchante plus classique. Elle ne sort sa langue de vipère que de manière calculée et réplique quand on s’attaque à elle. Esther ne minaude pas et son caractère reste entier. Clara, se son côté, attaque partout et tout le temps, même quand elle semble motivée par de bonnes intentions. Bizarrement je n’ai pas eu de sympathie pour se personnage que j’ai trouvé détestable. Sans doute parce que Clara continue de s’enfoncer, malgré qu’elle soit consciente de ses actes, trop motivée par la rancœur, alors que Esther a toujours été honnête quitte à paraître froide. Esther finira par jeter les armes fatiguée de jouer le jeu d’autres et de l’environnement dans lequel elle évolue gangrené par l’argent. Elle est, au final, également une victime, pas au sens sexuel et physique mais au sens psychologique. Victime d’un homme qu’elle aime dont elle verra finalement qu’il est plus touché par le cancer de l’argent qu’elle. Esther aura droit à la rédemption et à la récompense en s’amendant, en s’affranchissant des relations toxiques qu’elle entretient.

Jeune Stringer, tu étais trop bien pour cette série.

Les hommes n’ont pas contre pas vraiment le beau rôle dans la série. Il suffit de voir les frères Parker : l’aîné est un mauvais gestionnaire qui fuit ses responsabilités de patron et de père de famille, le second est froid, bourru et prompt à critiquer, le dernier est un hypocondriaque grassouillet (tendance bipolaire selon moi). Les amis de Sydney Parker ne pensent qu’à la boisson et au plaisir immédiat, même si l’un d’entre eux s’adoucira. Edward Denham, le frère d’Esther est calculateur et égoïste. Le seul qui s’en sort c’est le jeune Stringer. Personnage absent du roman (enfin présent sous une autre forme), c’est un ouvrier de Sanditon honnête, droit, travailleur, loyal envers ses amis, ses hommes et sa famille. Il aime son père qu’il respecte et tombe sous le charme de Charlotte. Il a de l’ambition mais ici cela est montré que c’est pour quelque chose qu’il a à coeur, pour lequel il travaille dur et qu’il ne magouille pas pour avoir. Les échanges entre Stringer et Charlotte font plaisir à voir car ils sont honnêtes, sans faux semblant et se font sur un pied d’égalité. Ils apprécient leur compagnie mutuelle (l’un plus que l’autre). Il est dommage que la série pousse Charlotte et le spectateur vers Sydney qui se montre, durant une grande partie des épisodes, détestable. Stringer est attiré par Charlotte mais ce sont leurs échanges (hélas pas assez nombreux) qui renforcent son affection. Il a conscience qu’elle est sans doute trop bien pour lui, dans le sens de « en dehors de sa classe sociale », mais il ne tombe pas dans le trope du « nice guy ». Lorsqu’il se rend compte que Charlotte en aime un autre, il préfère taire ses sentiments et lui souhaiter bonne chance.

Pour conclure

Sanditon part donc d’un matériau de base existant pour finalement s’en défaire, en ajoutant de la modernité mais hélas peu de subtilité. L’oeuvre devient donc un soap opera plaisant mais des plus banals, peu de temps et de subtilités sont accordés aux dialogues et on laisse fondre le spectateur dans le mélo.

Je peux donc comprendre la frustration des spectateurs qui après 8 épisodes de presque 1h se sentent flouées avec une série qui à l’audace de ne pas se terminer. Une série avec quelques bons passages qui, hélas, ne sauvent pas les facilités scénaristiques et la pauvreté de certains dialogues. Rien n’est à reprocher aux acteurs eux-mêmes qui sont tous très bons, les reproches sont plus à faire en coulisses. Beaucoup en veulent à Andrew Davies de finir la série de telle façon. Je comprends les gens tellement mécontent de la fin qu’ils ne souhaitent pas de seconde saison. A vrai dire si un jour une autre saison il y avait, que resterait-il à dire ? Outre la relation Sydney/Charlotte/Stringer ? Pour quels motifs Charlotte reviendrait-elle à Sandition maintenant que l’été est terminé ?

Au final, ce qui est bien avec Sanditon, c’est que l’on ait aimé ou pas la série, il y a quelque chose à en dire.