Pourquoi regardons-nous des period drama ?

En cette période de confinement la question est légitime. Lorsque le pays s’est mis volontairement au ralenti, je me suis dit, comme beaucoup de monde, que cela serait l’occasion de faire toutes les choses que je ne faisais pas faute de temps. Malheureusement, il s’est vite avéré que je ne pourrais pas faire certaines choses, comme jouer aux jeux-vidéos. Merci la cinétose. Cela en est à un point que le simple fait de tourner légèrement la caméra dans Uncharted (1er du nom) me rend malade alors que j’ai entamé le jeu il y a 20 minutes. Autant vous dire que c’est TRÈS compliqué.

Heureusement il existe d’autres plaisirs, notamment celui de lire. J’adore lire, vraiment. Et pour la première fois depuis des années, j’ai pu lire de la littérature. J’admets tricher un peu car j’avais commencé à lire des ouvrages dystopiques. Toutefois, cela fait du bien de lire des livres avec une histoire et des personnages ainsi que de prendre son temps pour le faire (Et non pas se farcir 25 ouvrages scientifiques de recherches par semaine dans le cadre de son travail).

Lark Rise to Candleford

En parallèle, j’ai commencé à regarder des séries et rapidement mes goûts et préférences se sont amoindris pour se focaliser sur un genre en particulier : les period drama (ou costume drama). Les séries/films en costumes d’époque (bon il y a aussi le Royame des fauves mais c’est l’autre effet cathartique kiss cool). Je serais bien en peine d’expliquer pourquoi ce style pour qu’un autre me touche, toutefois j’ai pu remarquer que je n’étais pas la seule personne dans ce cas.

En écoutant une émission littéraire sur France culture, j’entendais l’un des intervenants citer Churchill, alors alité pendant la seconde guerre mondiale, lorsqu’il parlait de Jane Austen. Ce passage évoquait ce besoin de relire cette autrice en temps de guerre. Pourquoi donc ? Sans doute parce qu’elle représente cette image d’Épinal de l’Angleterre éternelle où les choses étaient simples. Un temps désormais révolu.
Cependant, au-delà de Jane Austen, nous pouvons nous attarder sur ses adaptations et plus loin encore sur les adaptations d’autres œuvres littéraires anglaises voir jusqu’à ouvrir le débat à l’ensemble des period drama.

J’ai donc cherché à savoir pourquoi il y avait un engouement autour de ce type de productions, de manière générale et surtout en période de confinement. Il y a déjà, dans ce que j’ai évoqué plus en amont, des éléments de réponses. Je faisais appel à l’image d’Épinal d’une Angleterre figée mais il est possible de creuser plus loin cet aspect. Nous pourrions tomber dans la facilité du « c’était mieux avant ». Personne n’est dupe que c’était mieux avant même si nous nous imaginons à le croire. Néanmoins, s’il existe une préférence pour ce type de production, elle n’est pas, selon moi, motivée par un sentiment réactionnaire. Il peut être nostalgique mais jamais sans le mauvais sens. Parce qu’il s’agit d’un temps qui n’existe plus (et qui n’a jamais existé car romancé), il s’agit là d’une véritable évasion du quotidien.

A room with a view
(je triche c’est un film)

Nous avons l’impression en regardant ces séries que les choses étaient plus simples et plus vrais. En un sens peut être, car nous les voyons avec nos yeux des gens du XXIe. A l’époque personne ne se demandait en achetant un fruit s’il était bio et éthiquement responsable. Aujourd’hui chacun de nos choix ont une multitude de ramifications et de micro conséquence dont nous n’avons pas forcément conscience. Nous revenons dans des lieux qui n’étaient pas encore pollués et où nous n’étions pas sur sollicités.

Les period drama donnent des enjeux claires et même s’ils proposent des intrigues complexes et des personnages nuancés, il y a toujours ce sentiment de démarcation qui permet de savoir où sont les bons et où sont les méchants. Les divisions sociales, genrées et raciales sont marquées et nous spectateurs savons à quoi nous en tenir. Nous sommes faces à des coutumes et des conventions sociales qui n’ont plus cours. Certaines séries se permettent ainsi d’apporter un éclairage nouveau, de mettre en avant ou de regarder avec nos yeux du XXI des choses jusque-là ignorer ou minimiser. Des domestiques noirs apparaissent par exemple dans le fond, puis commencent à avoir des répliques, voir des aspirations. Même si je soupçonne certaines séries de refaire l’histoire ou de nous inciter à nous faire dire à quel point tout ceci à changer et que nous sommes tellement plus progressistes.

Dans ces séries, tout y semble moins stressant. Il fallait plus de temps pour se déplacer d’un lieu à l’autre et de ce fait on pouvait y rester plusieurs semaines. La relation au temps est donc différente et cela nous déstresse peut être inconsciemment. D’autant plus que plusieurs de ces séries sont diffusées le dimanche soir juste avant la reprise du lundi matin et recommencer une semaine de travail en période normale. Un period drama c’est donc le dernier moment d’évasion du weekend. C’est la dernière dose de confort.

Evidemment lorsqu’on parle costume drama, l’attrait des costumes joue beaucoup. L’amour du détail, la finition des parures excuse parfois une histoire un peu mince. Il peut sembler paradoxal de demander du réalisme, de l’exactitude à quelque chose que nous savons d’emblée ne pas vraiment être la réalité.

Un period drama c’est une machine à voyager dans le temps sans effort et pour un coût moindre. Pendant cette période de confinement où le temps est disloqué, altéré, une série en costume qui me projette dans une époque que je n’ai pas connue et où l’histoire se finit bien (en générale) est agréable pour le moral et préserve ma santé mentale.

Herald : a period drama

Une fois n’est pas coutume, je vais parler d’un jeu qui -à l’heure où j’écris ces lignes- n’est pas terminé. J’entend par là  que sur les 4 livres prévus qui composent le jeu, seul les deux premiers sont sortis.

J’ai connu Herald sur steam et l’ensemble me plaisait bien, j’ai attendu une promo pour me le procurer. Il s’agit d’un jeu indépendant développé par Wispfire, un studio néerlandais, et sortie en 2017. Il est classé dans la catégorie point&click mais lorgne pas mal vers le visual novel.

Moi qui aime les point&click et les period drama, le jeu avait déjà une bonne base pour me séduire.

Bref de quoi ça parle…

Herald est le nom du bateau sur lequel le héros que vous incarné, Devan Rensburg, vient de s’embarquait en tant que marin pour aller vers les colonies en l’an de grâce 1857. En effet, le jeu nous propose un XIXe alternatif dans lequel le Protectorat  (qu’on peut assimiler à l’empire britannique) gouverne une grande partie du monde dont les colonies indiennes.

L’histoire commence après qu’on vous ait sauvé de la noyade, vous vous retrouvez nez à nez avec La Rani, une femme qui vous interroge sur votre passé au sein du protectorat mais également sur le déroulement des événements sur le Herald. Vous allez donc vous replonger, à l’aide de votre journal de bord, dans vos mésaventures sur le bateau, les personnes que vous avez rencontrés, les choses que vous avez faites (ou pas)….

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Différentes expressions de notre héros que nous pouvons voir à travers le jeu -j’ai un faible pour la mine boudeuse-. Même si personnellement j’ai plus eu la sensation de le voir surpris/effrayé une majorité du temps.

Il faut également savoir que Devan, bien qu’ayant grandi sous l’égide du protectorat, est un enfant adopté issu des colonies. Sa mère serait des Indes alors que son père viendrait du protectorat. Il est donc la somme d’un mélange culturel et devra sans doute faire un choix entre sa patrie d’adoption et celle qui l’a vue naître.

Le cœur du jeu en plus de l’aventure et d’évoquer les problèmes de racisme (entre autres) inhérent à l’époque. Il est ici assez subtile entre les remarques que vous pourriez avoir sur votre place à tenir. Nous en avons l’exemple avec Aaron Ludlow -le second officier et la personne qui vous a recruté- qui vous indique que, malgré les années passées, les promotions se font attendre et qu’il n’atteindra sans doute jamais certains hauts postes compte tenu de ses origines, etc…sans parler de l’histoire de La Rani ou encore de Daniel, un des chefs cuistots. La place de la femme est aussi évoquée dans une société où l’on attend d’elles rien de moins que de se montrer vertueuses et distinguées.

Il y est également fait mention à mots couverts de pédophilie, quoique ce dernier point fait débat. Sans trop spoiler, le comportement/relation entre deux personnages peut être sujet à plusieurs interprétations. Personnellement, de ce que j’ai pu constater en jouant c’est que l’un des personnages essayait d’avoir une relation affective d’ordre paternel -parfois lourde et maladroite- avec une personne qui manifestement n’en veut pas et accessoirement semble en vouloir à la terre entière.

Le studio a d’ailleurs apporté un grand soin au doublage des différents personnages qui en disent long sur leur personnalité, leur culture et leurs origines. Il est très agréable d’entendre ces divers accents : anglais, indien, jamaïcain, brésilien

J’ai beaucoup aimé l’ensemble des personnages, mais de ce que j’ai pu voir, Ludlow semble être le moins apprécié à cause de son comportement qualifié souvent « d’idiot » par les joueurs. Cependant, plusieurs choses prennent sens au regard des révélations à la fin du livre II. J’en suis même devenu à me demander si Caleb n’était pas au courant depuis le départ, aux vues de certaines remarques…

Il n’y pas réellement de méchant dans le jeu car même Morton, aussi désagréable qu’il puisse être avec son air de méchant Disney, possède des points sensibles. Il s’agit plus de notre capacité en tant que joueur à savoir jouer de ses relations pour se faire des amis et/ou des ennemis des personnes à bord.

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La mystérieuse Rani à qui vous contait votre histoire. La fin du livre II vous laisse le soin de choisir si vous souhaitez être dans son camps ou non.

Sur le jeu

Les deux premiers livres sont très courts (3/4h max) et le livre I n’est pas très intéressant. Il vous permet juste de vous familiariser avec le jeu et ses différents personnages. Le II a son lot de rebondissement et de mystères. Compte tenu de la fin du II, j’attends beaucoup de la suite et les choix pour Devan s’annoncent difficiles.

Globalement le jeu est assez simple : pas d’inventaire, pas de tâches ardues ou d’énigmes à vous retourner le cerveau -c’est simple il n’y a pas-. L’important se trouve surtout dans les dialogues et les interactions avec les personnages. Dans une conversation, chaque fois que ce sera au tour de Devan il aura le choix entre plusieurs réponses. Si certains choix se ressemblent ou mènent à la même conclusion, d’autres seront décisif pour la suite du jeu concernant le destin de certains personnages. Mais comme j’ai pu le lire de la part des auteurs, ce n’est pas tant les choix de Devan qui seront important que la réaction des autres personnages face à ces choix. Il y a donc un petit côté walking dead puisque vos choix ont des conséquences pour la suite de l’intrigue. A la différence que vous n’êtes pas limité dans le temps pour faire ces choix mais vous pouvez mûrement les réfléchir. Le héros peut donc s’impliquer d’avantage dans les problèmes des autres, se montrer à l’écoute et diplomate ou au contraire se rebeller contre l’ordre établie, faire en sorte qu’on ne lui marche pas sur les pieds, voire provoquer les incidents. Le personnage de Devan n’est pas pour autant dépourvu de personnalité, c’est un garçon intelligent et cultivé comme le montre sa grande connaissance des objets sur le Herald.

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Exemple de choix multiples. J’aime beaucoup l’aspect journal de bord donné à la boîte de dialogues.

Néanmoins, le seul reproche qu’on pourrait faire au jeu c’est son côté linéaire. On ne s’éparpille pas en différentes sous intrigues puisqu’en général nous avons une chose à faire à la fois et le jeu nous conduit en ligne droite pour y parvenir. Certaines pièces ne s’ouvriront donc que lorsque que cela sera nécessaire.

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Le mélancolique Daniel au passé amoureux tragique.

Comme je le disais en amont, le studio a fourni de gros effort concernant l’immersion dans le jeu. Outre les voix, c’est aussi tout l’univers de la marine qui nous est dévoilé :  détails du navire, son plan et une encyclopédie à compléter en fouillant un peu partout sur les objets cliquables histoire d’avoir un petit topo dessus.

L’autre gros effort concerne l’ambiance et le réalisme des personnages. Si les costumes des membres d’équipage font effectivement référence à la marine britannique, Tabatha et Morton tiennent plus des hollandais du XVIIe. Il en va de même avec le Herald qui apparemment serait plus du XVIIIe que du XIXe. Certains personnages ont été créés à partir de personnes réelles telle La Rani qui est directement inspirée de Lakshmi Bai. Evidemment, tout ceci est voulu mais on pourrait néanmoins trouver l’ensemble ambiguë. Pour un jeu qui souhaite parler de colonialisme, tout en rendant l’ensemble historiquement inclassable, c’est étrange. Idem concernant l’identité culturelle face au multiculturalisme. Quoique en même temps, l’univers nous semble familier, tout en étant étrange, nous sommes donc entre deux mondes un peu comme certains personnages.

A part cela, le grand point fort vient des personnages ou du moins des illustrations de ceux-ci pendant les dialogues. En effet, ils ne sont pas statiques. Nous les voyons respirer, cligner des yeux, sourire, soupirer, se mettre en colère, être étonné…On est loin des yeux qui roulent de droite à gauche de chez Cinders. Cela donne un vrai plus aux personnages qui les rend vivant. Apparemment, les créateurs ont utilisé le programme Live2D qui permet de rendre un effet 3D aux illustrations 2D, sans avoir besoin de passer par la conception d’un modèle 3D ou d’animer image par image. Programme utilisé d’ailleurs par plusieurs jeux japonais : fire emblem, yumeiro cast, akiba beat, black rose valkyrie…notamment pendant les phases de dialogues.

Cependant le jeu n’est pas exempte de défauts et, à part le côté linéaire, il a été critiqué pour ses arrières plans 3D. Si ces derniers sont plutôt lumineux et colorés, la 3D est assez anguleuse et m’a donné un effet un peu « old school ». Au départ, les personnages, notamment leurs proportions, m’ont paru étranges, comme leur façon de se déplacer un peu raide mais j’ai fini par m’y faire.

Après la caméra n’est pas toujours agréable. On tient plus de la « CCTV camera » comme l’a fait remarquer quelqu’un . Les angles sont souvent pris de haut et de biais et n’aident parfois pas à avoir une bonne visibilité des pièces étroites du bateau.

Sinon, la musique est plutôt discrète mais agréable. Il y a juste la chanson de Tabatha qui reste en tête.

Pour conclure

J’ai essayé d’en dire le moins possible au sujet de l’histoire, des choix et des révélations. Dans l’ensemble Herald a reçu des critiques plutôt positives ainsi que plusieurs nominations et prix comme jeu indépendant.

En plus de la qualité artistique, il y a un mon sens une vrai volonté de raconter quelque chose d’important de la part des auteurs. Car, bien que l’histoire se déroule au XIXe, les questions autour de l’identité et l’héritage culturelles, les problèmes sociaux, le racisme sont toujours d’actualité.

Globalement Herald a period drama est un jeu très agréable dont j’attends la suite avec impatience. Malheureusement, ça ne sera pas pour de suite puisque les développeurs ont annoncé que le jeu ne s’était pas vendu comme ils l’espéraient et que par conséquent ils travailleraient sur Herald quand le temps et l’argent le leur permettaient. En espérant que le studio et le jeu ne subissent pas le même sort que Lostwood avec Leviathan.

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